... c'est littéralement l'objectif poursuivi par le best-seller Avoir le courage de ne pas être aimé tout droit venu du Japon sur lequel je suis tombé il y a quelques temps et dont j'ai fait lecture en ce début d'été.
L'ouvrage n'est pourtant pas récent : il a été publié initialement au Japon en 2013 et, pour la première fois, en France en 2018. J'ai lu pour ma part la 11ème édition française.
TL;DR
Le fil conducteur est un dialogue entre un jeune homme et un philosophe à propos du bonheur. Tout au long de 5 soirées, le philosophe distille les théories du médecin psychiatre et psychologue Alfred Adler.
Quelques moments clés que je retiens :
- l'idée que le comportement humain soit guidé par des buts futurs et que déterminé par les causes du passé (téléologie)
- les relations inter-personnelles, en particulier la façon dont on les traite, est la seule cause possible de nos problèmes
- résoudre les problèmes de relations inter-personnelles passe par la transformation de relations verticales en relations horizontales
- pour vivre l'instant présent, il faut faire fi du passé et du futur
et bien entendu, en référence au titre provocateur de l'ouvrage : le prix à payer pour être libre est de ne pas toujours (chercher à) être aimé.
Format du livre
L'ouvrage se résume à un dialogue entre 2 protagonistes : un jeune homme (qui n'était pas heureux dans sa vie) et un philosophe (affirmant que le monde était simple et le bonheur à portée de main)
Le dialogue s'étend sur 5 nuits (espacées), ce qui peut donner au lecteur un rythme de lecture.
La star de l'ouvrage : un philosophe ou psychologue ?
Ce livre met en lueur les théories d'Alfred Adler, un médecin psychiatre et psychologue autrichien du début du XX ème siècle, lequel a proposé des réponses simples à la question comment peut-on être heureux ?
On a plutôt tendance à entendre parler du médecin psychologue autrichien Sigmund Freud comme étant le fondateur de la psychanalyse, et c'est en 1911 qu'Adler se désolidarise du courant initié par ce dernier.
Une psychologie individuelle qui inspire d'autres ouvrages
Quelques ouvrages auxquels on prête référence à la psychologie adlérienne également décrite comme proche de philosophie grecque :
- Comment se faire des amis et influencer les autres
- Comment dominer le stress et les soucis
- Les septs habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent
Nie le traumatisme
1ère nuit d'échanges
Changer ou ne pas changer ? Vestiges du passé ou choix de son futur ?
Le philosophe nous explique qu'on a tendance à assimiler causes et effets à une ligne de temps (passé / présent / futur) et donc à considérer le passé comme une cause (excuse ?) à nos difficultés (blocages ?) présentes et futures.
Un peu comme dans une démonstration par l'absurde, le philosophe aboutit au constat que si on attribue 100% du poids aux causes passées pour la détermination des effets présents et/ou futurs, on en arrive à une situation inaltérable : le passé écrit-il vraiment avec précision le futur ?
Selon la psychologie adlérienne, le passé n'a pas d'importance et il est plus important d'aller se focaliser sur la finalité du présent.
Un point de vue à changer
Là où on croit les faits passés comme une cause d'une situation présente, ne va-t-on pas puiser des excuses / justifications pour appuyer une posture du présent ou du futur ? Le passé ne devient-il pas une excellente excuse pour renforcer une habitude / situation qu'on entretient consciemment ou inconsciemment en valorisant un fait passé dont on se décrirait comme étant la victime ?
A l'opposé de l'étiologie (étude de la causalité appuyée par les travaux de Freud) Adler parle de la téléologie (étude de la finalité plus que de ses causes) comme d'une façon de créer des conditions pour parvenir à un but.
Par exemple, si le but est de ne pas prendre l'avion, les conditions peuvent par exemple être de s'inventer des symptômes / raisons d'avoir le mal de l'air.
L'émotion comme une conséquence ou un prétexte ?
N'entends-on pas dire tu m'as mis en colère ou encore je me suis mis en colère ? Ces 2 variantes illustrent deux points de vues sur l'origine de la colère : l'autre ou soi-même.
Adler nous incite à nous poser la question suivante : l'émotion est-elle causée par la situation ou sommes nous allés la fabriquer pour justifier d'actions ultérieures ? Ainsi, lorsqu'on se justifie / s'excuse d'un acte parce que l'autre / une situation nous a mis en colère, on peut s'interroger sur l'intention de matérialiser la colère afin d'avoir une raison (attribuable à l'autre / la situation) justifiant un fait / une réaction.
Les émotions peuvent donc s'apparenter à un outil de manipulation des autres plus que l'expression de sentiments profonds. Il suffit de s'intéresser aux relations parents enfants (dans les deux sens) et de voir comment l'émotion se met en suspens lorsqu'un tiers interrompt temporairement la scène.
Se nourrir du malheur ?
Et si le fait de s'affirmer "ne pas être heureux" était une façon de nourrir un statu quo plutôt qu'un passage lié à une vision à l'instant t du monde ou de son environnement ?
Le philosophe appuie l'idée que chacun choisit son style de vie et peut en changer en s'affranchissant des éléments externes qui ont façonné sa vie (à commencer par la naissance). Le changement de style de vie nécessite un fort courage, et ceux qui restent dans l'expression d'un style de vie insatisfaisant en se comparant / enviant les autres : il est plus facile de se plaindre que de prendre le courage de se confronter au changement.
Se résoudre à ne pas changer est la cause, la déception et son expression en sont la conséquence. A aucun moment le passé, ou un style de vie qui nous soit imposé, n'est la cause ou la conséquence d'une forme de statu quo.
Adler met en avant une vertu primordiale de sa psychologie : le courage.
Une question d'engagement ?
Et si l'affirmation d'un style de vie (un soi futur) était une question d'engagement ? Un engagement qui, si appliqué partiellement, est susceptible de freiner / bloquer / empêcher l'objectif escompté. Sans aller jusqu'à prétendre qu'il faille prendre un ou des risque(s), ne s'agit-il finalement pas d'aller au bout d'une démarche en acceptant que ce soit une réussite, un échec, ou tout autre contraste, et ce sans se chercher d'excuses avant / pendant / après.
Le ici et maintenant
J'avais déjà rencontré la mention du ici et maintenant dans les concepts rattachés à la Gestalt-thérapie élaborée par Fritz Perls, psychiatre et psychothérapeute allemand.
Adler insiste sur cette expression pour neutraliser toute tentative d'influencer son état ou s'empêcher un style de vie en faisant référence à son passé / des évènements passés.
Prétexter un symptôme pour éviter une situation
L'échange se focalise sur un type de comportement que j'appelle l'évitement : non pas l'évitement direct (ex. je change de côté de rue pour ne pas croiser une personne), mais l'évitement conditionné.
Se créer un symptôme, érigé comme étant la cause empêchant une situation de se produire, et se concentrer sur ce dernier plutôt que d'affronter ladite situation.
Adler recommande de ne pas soigner le symptôme (référence du livre : la peur de rougir) mais d'avoir une approche d'encouragement portant sur la difficulté / peur (référence du livre : travailler la confiance en soi).
Tous les problèmes sont des problèmes de relations interpersonnelles
2ème nuit d'échanges
Les relations inter-personnelles
Adler résume les problèmes qu'un être peut rencontrer à des problèmes de relations inter-personnelles. Autrement dit, il n'existe aucun problème qui ne soit à 100% individuel : il y a forcément l'ombre d'au moins une autre personne en jeu.
La valeur est fortement liée à un contexte social et à un principe de subjectivité. A partir de là, il est important d'arriver à saisir la nuance entre le sentiment d'infériorité (i.e. un manque constaté par rapport à un référentiel) et le complexe d'infériorité (i.e. l'abandon de l'idée d'y palier ou de vivre avec, une sorte de fatalisme).
Le rapport de force
Partant des relations inter-personnelles, il est intéressant d'avoir à l'esprit lors d'une interaction le concept de rapport de force et ses sous-jacents (mettre en avant ses opinions, avoir raison, critiquer, provoquer, etc.).
L'attitude d'un tiers vis à vis d'une personne (nous même) est potentiellement gouvernée par des enjeux de rapport de force, et à partir du moment où on arrive à en prendre conscience (et à identifier les vraies causes) l'attitude de ce tiers ne nous touche plus de la même façon. On ne tombe pas / plus dans le piège et on évite un comportement / réaction d'escalade qui catalyse une situation conflictuelle et un affrontement.
S'inscrire dans un rapport de force (vouloir avoir raison) nous prive de toutes nos facultés pour prendre les bonnes décisions.
Refuser ou révoquer une relation
En se basant sur la téléologie, le philosophe éclaire sur les réelles origines d'un refus d'entretenir une relation ou d'un changement d'attitude amenant à révoquer une relation.
Il explique encore là qu'il faut se pencher sur la finalité (inversion cause / conséquence) :
- on trouve plus facilement des défauts à quelqu'un si on ne trouve pas d'intérêt à nouer une relation avec
- on trouve soudainement des prétextes, élabore des soupçons, pour nourrir la volonté de rompre une relation
Rejette les tâches d'autrui
3ème nuit d'échanges
Questionner le besoin de reconnaissance
La psychologie adlérienne rejette l'idée qu'il faille rechercher la reconnaissance auprès d'autrui. Est-on en quête de reconnaissance ou de satisfaire aux attente de l'autre ? A force d'être focalisé sur cette quête, ne va-t-on pas devenir obsédé par l'expression de reconnaissance au point de ne plus attribuer de valeur à certaines actions ou tâches et perdre en motivation ?
Adler critiquait le système d'éducation récompense / punition car conditionnant des comportements déviants du type partisan du moindre effort d'un côté, fraude à l'abri des regards de l'autre.
La question qui se pose est la suivante : faisons nous les choses pour obtenir la reconnaissance d'autrui (et satisfaire à ses attentes) ou pour un but, une finalité, qui nous est propre ?
A qui incombe la tâche ?
Cette question est fondamentale dans la psychologie adlérienne et vise à identifier la séparation des tâches dans une relation interpersonnelle.
L'exemple le plus classique, issu du livre, est celui de l'enfant dans ses années d'apprentissage (ex. apprendre une poésie, faire un devoir pour le lendemain, etc.).
Pour savoir répondre à la question, une astuce partagée est de se poser la question de qui subira, au bout du compte, les conséquences du choix opéré ?
Dans le cas exemple, la tâche appartient à l'enfant, le parent (pour le bien du développement de l 'enfant) n'a pas a y interférer mais peut se permettre de lui rappeler que c'est sa tâche et qu'il est disponible pour lui apporter son soutien.
Autrement dit, il faut veiller à ce que les attentes "de parent" ne deviennent pas des objectifs de reconnaissance / de vie pour les enfants.
Alléger ses tâches, alléger sa vie
Dans la continuité, le philosophe affirme que rejeter les tâches d'autrui est la voie vers une vie plus légère. Ce que les autres pensent de ce que l'on est ou l'on fait est leur propre tâche. A l'inverse, il faut assumer ses propres tâches sans attribuer à l'autre les causes de difficultés ou les excuses liées à la réalisation de ce qui nous incombe.
Adler appelle cela la séparation des tâches et décrit comme une solution au problèmes de relations interpersonnelles.
Être libre c'est déplaire à quelqu'un
Compte-tenu de la réflexion menée sur les relation inter-personnelles, le souhait - légitime et louable - d'être aimé peut entraîner l'individu dans une situation d'enfermement. La psychologie adlérienne estime que le prix à payer pour être libre est de ne pas toujours être aimé : de ne pas chercher systématiquement la reconnaissance, de ne pas faire les tâches d'un autre.
Pour cela, il faut travailler le courage de déplaire.
Là où se trouve le centre du monde
4ème nuit d'échanges
Le sentiment communautaire
Encore nommé intérêt social, le sentiment communautaire désigne la volonté / capacité à s'intégrer à un ensemble du plus petit (2 personnes) au plus grand (infini) et à privilégier la communauté la plus vaste pour ne pas être restreint dans son schéma de pensée (et égo).
Un exemple caractéristique est donné dans l'ouvrage avec la représentation du monde sous la forme d'un planisphère, laquelle diffère selon le pays qui l'émet dans la mesure où chaque nation trouvera légitime de se placer au centre de la carte. A l'inverse, la vision de la communauté la plus vaste s'illustre par une réprésentation sous la forme d'un globe.
L'importance de la notion d'engagement est ici à nouveau évoqué, cette fois en lien avec le concept de communauté : l'engagement mis en oeuvre par le biais de ses propres efforts procure le sentiment d’appartenance.
La relation horizontale
La notion de relation horizontale vient par opposition à celle de relation verticale (hiérarchique). Dans la vision d'Adler, elle s'inscrit dans la logique d'aller à l'encontre des mécanismes de la relation verticale et donc de ne pas féliciter ou réprimander. En effet, ces actions sont jugées, l'une comme l'autre, comme étant des sources de manipulation.
L'un des biais qui peut s'installer dans une relation basée sur les félicitations / réprimandes est de risquer de douter de ces compétences à force de recevoir des éloges.
Le comportement adapté à une relation horizontale est celui de l'encouragement.
La gratitude
La gratitude est une façon de donner du feedback, centrée sur soi même, qui ne rendre donc pas dans la catégorie du jugement (cf. félicitations / réprimandes). C'est la forme recommandée pour incarner l'idée de l'encouragement et entretenir une relation horizontale.
Elle renforce le sentiment communautaire dans le sens où le message transmis à celui qui la reçoit est je suis utile.
Effet boule de neige et freins
Le philosophe, dans son dialogue, explique qu'à partir du moment où on entretient 1 relation horizontale, les conditions sont réunies pour que toutes nos relations interpersonnelles se transforment progressivement en relations horizontales.
L'entretien d'une relation verticale serait principalement causée par l'évitement du conflit.
Vivre pour de bon ici et maintenant
5ème nuit d'échanges
L'acceptation de soi
On nous apprend surtout l'affirmation de soi et plus rarement l'acceptation de soi. Pourtant, c'est cette dernière qui nous permet de façon résiliante d'aller de l'avant sans se faire violence (psychologique).
Le philosophe la résume à aie le courage de changer ce qui peut être changé.
Avoir confiance ...
et non pas seulement faire confiance (qui vient souvent avec l'existence ou la mise en place d'une contrepartie), comme une façon de lâcher prise et de retirer cette peur qui empêche de développer une relation interpersonnelle de qualité.
Bien évidemment, ce n'est pas une assurance contre un abus par l'autre, mais l'exploitation de la confiance sera alors la tâche de l'autre. Faire confiance vient automatiquement avec des points de vigilance et avec le risque d'alimenter tout un système fait de doutes et suspicions qui finalement risque d'amener l'individu à vouloir (se) faire la preuve que l'autre est en défaut.
Le courage d'être normal
Adler considère que la vie doit être vue comme une suite de pointillés et non une ligne continue (vision freudienne) : une suite de moments. Avec cette vision, la planification de son existence devient impossible, au profit de l'idée de vivre des / chaque instants de vie (ici et maintenant) ... tel un voyage.
Toute autre façon de faire revient à remettre la vie à plus tard selon le philosophe.
En résumé, regarder le passé et le futur c'est refuser de vive le (moment) présent : c'est ce que le philosophe qualifie de mensonge vital.
Conclusion
Ce livre valorise la découverte par le dialogue, à l'image de la façon dont Adler (similaire à celle de Socrate) transmettait ses idées par la parole et les échanges, laissant à d'autres (son disciple Platon dans le cas de Socrate) le soin de retranscrire les idées à l'écrit.
Il vise, avec des phrases choc et illustrations de la vie, à faire prendre conscience au lecteur des nombreux biais que la société et l'éducation lui inculquent, et l'inspirer dans une philosophie de vie favorisant l'épanouissement.
Je n'ai pas été un grand fan des cours de philosophie au lycée. Cependant, j'aurais peut-être accroché à des échanges sur les travaux d'Adler qui me paraissent bien plus concret et utiles pour de futurs jeunes adultes.
D'ailleurs, pour ne rien vous cacher, il existe une suite à cet ouvrage et sur le même format de dialogue : Avoir le courage d'être heureux (2023)